Les acteurs de l’intérêt général se trouvent aujourd’hui face à un dilemme inédit : l’intelligence artificielle peut être un levier d’efficacité puissant, mais son usage soulève des questions éthiques, environnementales et stratégiques auxquelles il est difficile de se soustraire. Faut-il l’intégrer à son modèle ? La financer ? Ou contribuer à en développer une plus responsable ? C’est précisément pour s’arrêter sur ces questions, à la croisée de la technologie et de l’éthique, que l’Institut Pasteur a accueilli Anna Choury, ingénieure mathématicienne, autrice et conférencière spécialiste des enjeux politiques et sociaux de l’intelligence artificielle, à l’occasion du Think Tank de la Philanthropie.
Tout au long de l’échange, elle propose un cadre de pensée rigoureux autour d’une distinction fondamentale : celle entre IA de confiance, notion précisément définie par l’Union Européenne à l’AI Act, et l’IA d’intérêt général, participative, open source, contextuelle et véritablement vectrice de progrès social et environnemental.
Elle revient également sur le basculement symbolique qu’a représenté le passage d’OpenAI du statut non-profit au for-profit, et sur ce que cela révèle d’une logique de course technologique structurellement incompatible avec les valeurs de la philanthropie. Face à l’oligopole qui se dessine, elle plaide pour des IA décentralisées et ancrées dans la tradition des communs numériques.
Une discussion stimulante, qui invite à repenser à la fois les pratiques et les imaginaires car c’est également là, selon Anna Choury, que se trouvent les enjeux.
Dans un contexte où l’intelligence artificielle s’impose comme un fait incontournable du débat public, entre fascination et mise en garde, la philanthropie ne peut plus faire l’impasse sur les conditions dans lesquelles elle choisit, ou non, de s’y engager.
Lors de notre dernière rencontre du Think Tank de la Philanthropie à l’Institut Pasteur, Anna Choury, mathématicienne et ingénieure, fondatrice du collectif Maathics et directrice scientifique du MOOC Objectif IA d’OpenClassrooms, a proposé une lecture structurée et exigeante de l’IA contemporaine : de la géopolitique du numérique à la trajectoire d’OpenAI, en passant par les critères d’une IA véritablement d’intérêt général et les différences avec l’IA de confiance.
Pour elle, la question n’est pas de savoir s’il faut utiliser l’IA générative, mais dans quelles conditions son usage reste compatible avec une logique de pluralisme technologique, de maîtrise des dépendance et d’intérêt général. Elle a rappelé qu’il existe une différence fondamentale entre construire la plus grande IA du monde et développer de bonnes IA au service du bien commun : une distinction que le secteur philanthropique a précisément les moyens d’incarner.
Anna Choury a identifié deux voies concrètes pour y contribuer : financer à grande échelle un acteur d’IA d’intérêt général, ou soutenir des communs numériques d’IA, sobres, contextualisés et dotés d’une gouvernance partagée. Elle a également souligné le rôle structurant que la philanthropie peut jouer en soutenant les associations d’éducation aux usages numériques, à mesure que les financements publics se retirent.
En conclusion, Anna Choury a insisté sur le fait que le levier le décisif n’est pas technique mais culturel : rouvrir un espace d’imaginaires positifs pour les jeunes et les ingénieures eux-mêmes, face à une dystopie ambiante. Si nous voulons un progrès, et non une simple innovation, il faut que cela vienne d’un imaginaire positif.
Un échange dense et stimulant avec les membres du Think Tank, qui a permis d’aborder des questions aussi concrètes que la bulle financière de l’IA, la dépendance des infrastructures européennes, ou encore l’impact cognitif de l’IA sur les jeunes générations.
Dans le paysage philanthropique mondial, des pratiques culturelles se dessinent et tendent à se polariser autour de modèles distincts. C’est dans ce contexte qu’a été publiée, en septembre 2025, la première édition du Panorama de la Philanthropie. Présentée lors de la 7ᵉ édition des Assises de la Philanthropie à l’Institut Pasteur, cette étude propose une analyse comparée des comportements philanthropiques en France et aux États-Unis, bousculant ainsi les préjugés.
À l’occasion de cette rencontre du Think Tank de la Philanthropie, l’Institut Pasteur a réuni Aurélia de Garsignies, directrice philanthropie de la Banque Transatlantique et Charles Sellen, consultant en études économiques au CerPhi, tous deux auteurs de l’étude. Derrière des comparaisons souvent établies entre les deux cultures emblématiques, les indicateurs de la générosité – dons, legs, mécénat, engagement des grands donateurs, bénévolat – illustrent une réalité surprenante et plus contrastée. Leur analyse met en évidence une philanthropie française qui se consolide : les pratiques se structurent, les acteurs se professionnalisent et les attentes évoluent.
Les deux experts soulignent également l’émergence de nouveaux profils de philanthropes, soucieux et plus attentifs à l’impact. L’enjeu n’est plus seulement de donner, mais de partager les retours d’expérience afin de construire des relations pérennes et vertueuses avec les organisations soutenues et les bénéficiaires. La génération du papy-boom pourrait, par ailleurs, bousculer les mécanismes de legs dans les années à venir.
Enfin, les membres du Think Tank ont pu croiser leurs expertises – juridiques, financières, fiscales et de conseil – pour faire émerger une priorité : mieux diffuser les dispositifs existants afin de faciliter leurs usages.
Les philanthropes potentiels se disent souvent freinés par trois obstacles majeurs : le manque de confiance, de temps et de connaissances. La fondation EPIC a été lancée il y a 10 ans en se donnant pour mission de lever ces objections. L’idée : faciliter le lien entre, d’un côté, des associations qui apportent des solutions sur des enjeux urgents de notre époque et, de l’autre, des individus et des entreprises qui veulent contribuer à un changement positif.
À l’occasion de la dernière rencontre du Think Tank de la Philanthropie, l’Institut Pasteur a accueilli Sarah Tirmarche, directrice générale de la fondation EPIC. Tout au long de l’échange, elle apporte un éclairage sur le modèle défendu reposant sur le financement non fléché et des collaborations pluriannuelles structurées entre associations rigoureusement sélectionnées et philanthropes, au plus près des réalités de terrain de chacun. Résultats, les financements deviennent stratégiques, les partenariats vertueux et l’impact est multiplié.
Elle met aussi en lumière la School of Philanthropy, crée il y a un an au sein de la fondation. Plus qu’une session pédagogique, la formation instaure un espace de dialogue permettant aux associations et aux donateurs de mieux se comprendre.
Une discussion passionnante invitant à repenser les pratiques culturelles, face à la diversité des profils de philanthropes existants et potentiels.
Les professionnels de la philanthropie identifient souvent trois freins majeurs à l’engagement des philanthropes. C’est précisément pour lever ces obstacles que la fondation EPIC a été créée il y a dix ans. Sa mission : faciliter la rencontre entre, d’un côté, des associations qui apportent des réponses concrètes à des enjeux sociétaux et, de l’autre, des donateurs et des entreprises désireux de contribuer à un changement positif et durable.
À l’occasion de cette rencontre du Think Tank de la Philanthropie à l’Institut Pasteur, Sarah Tirmarche, directrice générale d’EPIC, a apporté un éclairage sur les enjeux du financement stratégique et sur la multiplication de l’impact rendue possible par une relation de confiance entre donateurs et associations. Dans un contexte de forte tension pour le secteur de l’intérêt général, EPIC a enrichi son action il y a un an avec le lancement de la School of Philanthropy.
Cette formation vise à mieux rendre compte des réalités de terrain, à créer un espace de dialogue ouvert entre associations et donateurs et à instaurer des collaborations pérennes. Ces dernières sont fondées sur l’existant et compatibles avec les contraintes de chaque partie prenante. Plus qu’une session pédagogique, la School of Philanthropy s’appuie sur un travail de sélection rigoureux et de suivi des associations mené par EPIC, afin de construire une relation de confiance agile et un impact vertueux.
Les échanges ont également questionné les pratiques traditionnelles de financement, notamment le recours au reporting parfois trop exigeant et aux financements fléchés. Une vision stratégique et alternative est défendue : plus souple, plus respectueuse des besoins des associatives et, in fine, plus impactante sur le long terme. Un débat passionnant et stimulant avec les membres du Think Tank, invitant à repenser les cadres existants au profit de relations partenariales reposant sur la confiance, la compréhension des réalités de chacun et l’adaptabilité.
Dans un contexte politique bousculé, où la défiance gagne les institutions et les imaginaires collectifs, la question du rôle de la philanthropie se pose sous un nouveau prisme. Il n’apparait plus possible de penser la philanthropie sans interroger sa contribution à la vitalité démocratique.
Lors de notre dernière rencontre du Think Tank de la Philanthropie, Élisabeth Dau, directrice des études de la coopérative Fréquence Commune, a rappelé qu’en France, seulement 2% des fonds et fondations agissent directement en faveur de la démocratie et de la justice sociale.
Pour elle, la philanthropie ne peut plus se concevoir en marge du politique : elle doit devenir un levier du commun, en soutenant les initiatives locales qui réinventent la participation et la gouvernance.
Des expériences issues du néo-municipalisme, de Saillans à Poitiers, prouvent qu’un autre rapport au pouvoir est possible de façon plus horizontale, plus collective et plus incarnée. La philanthropie a joué un rôle important cette décennie en soutenant les expérimentations, la réflexion et la transformation sociale.
À présent, elle appelle ainsi à reconnaître la démocratie comme une cause d’intérêt général, à soutenir les acteurs de la réinvention citoyenne, à démocratiser la philanthropie elle-même et à se structurer. Comme elle le souligne, la démocratie n’est pas un risque pour la philanthropie, mais bien sa condition de légitimité et elle l’incite à assumer sa visée.
Un échange passionnant avec les membres du Think Tank, faisant émerger de nombreuses discussions, aussi bien pragmatiques que teintées d’optimisme.
Dans un contexte politique traversé par la défiance, où les fondations deviennent à la fois indispensables autant que fragilisées et où le collectif cherche ses repères, la question du rôle de la philanthropie se pose à travers un nouveau prisme. Comment peut-elle contribuer à la démocratie et par quels biais ?
Lors de notre dernière rencontre du Think Tank de la Philanthropie, Élisabeth Dau, directrice des études de la coopérative Fréquence Commune, a partagé un constat saisissant : en France, seulement 2 % des fonds et fondations agissent directement pour la démocratie et la justice sociale.
Pour elle, la philanthropie ne peut plus rester dans une posture d’observatrice bienveillante. Elle doit redevenir un levier du commun, une force d’expérimentation démocratique à part entière. De Saillans à Poitiers, les initiatives issues du néo-municipalisme montrent qu’un autre rapport de gouvernance est possible : plus horizontal, plus collectif et plus incarné. Ces expériences rappellent qu’il existe, au cœur des territoires, une énergie démocratique qui ne demande qu’à être reconnue et soutenue.
La philanthropie a déjà accompagné ces dynamiques, en étant pionnière d’expérimentations sociales, en favorisant la rencontre et la diffusion des idées. Mais, selon Élisabeth Dau, elle promeut une nouvelle ère et appelle à reconnaître la démocratie comme une cause d’intérêt général à part entière, soutenant celles et ceux qui la réinventent au quotidien. La philanthropie doit également se démocratiser elle-même en ouvrant ses gouvernances et ses décisions.
Elle souligne enfin que derrière les enjeux politiques, souvent associés aux risques, il y a des enjeux de vivre ensemble, de justice sociale et de transformation écologique. Autant de terrains où la philanthropie a vocation à être un acteur éthique, de lien et en adéquation avec sa raison d’être.
Comment repenser la place de la philanthropie dans une démocratie marquée par des crises multiples ? Comment l’inscrire dans une dynamique plus ouverte, plus participative, en lien avec les acteurs soucieux de l’intérêt général ?
À l’occasion de la dernière rencontre du Think Tank de la Philanthropie, l’Institut Pasteur a accueilli Suzanne Gorge et Jean-Marie Bergère, tous deux co-auteurs du rapport sur la rôle et la place de la philanthropie dans une démocratie publié en 2022. Trois ans après la publication, ils ont partagé l’actualisation de leurs analyses et leur éclairage sur la situation actuelle en France, dans un contexte géopolitique bouleversé.
Tout au long de l’échange, ils ont mis en lumière les conditions d’une philanthropie à la fois plus légitime et plus structurée : gouvernance élargie, dialogue avec les pouvoirs publics, professionnalisation du secteur, mais aussi une plus grande capacité à expérimenter de nouvelles approches face à des défis complexes.
Leurs propositions visent à permettre l’émergence d’une philanthropie en meilleure interaction avec la société, connectée aux réalités de terrain et capable d’agir sur les causes profondes des fractures sociales qui prennent de l’ampleur. Et ce, en insufflant un élan d’optimisme et plus d’engagement.
Loin d’être un simple geste de générosité, la philanthropie est aussi un acte politique. Dans un contexte marqué par de fortes tensions sociales, économiques et géopolitiques croissantes, aussi bien en France qu’à l’international, la place et le rôle de la philanthropie sont aujourd’hui nécessairement interrogés.
En 2022, Terra Nova publiait un rapport pour éclairer les enjeux de légitimité, de gouvernance et d’efficacité du secteur philanthropique au sein d’une démocratie. Trois ans plus tard, lors de notre dernière rencontre du Think Tank de la Philanthropie, Suzanne Gorge, directrice adjointe de Terra Nova, et Jean-Marie Bergère, membre du comité Acteur du changement, ont partagé leur vision sur l’évolution du secteur.
Le constat demeure partiellement inchangé : les deux visions antagonistes subsistent avec d’un côté, une philanthropie perçue comme vertueuse, porteuse de transformation sociale et complémentaire à l’action publique. De l’autre, celle d’une privatisation de l’intérêt général, parfois perçue comme contournant les mécanismes démocratiques. Entre ces deux pôles, plusieurs leviers d’action émergent tels qu’encourager une philanthropie plus participative, en valorisant les petits donateurs ; promouvoir une gouvernance plurielle et élargie, en y intégrant les bénéficiaires ; sensibiliser les acteurs publics et favoriser l’expérimentation sociale ou encore, instaurer un dialogue en continu avec l’État afin d’articuler au mieux les complémentarités. Enfin, la professionnalisation du secteur apparaît comme un enjeu indéniable pour assurer la qualité et la pérennité des actions menées.
Alors que le socle social est fragilisé, que les moyens publics se resserrent, la philanthropie devrait ainsi être amenée à se structurer, se positionner et s’engager. Non pas pour se substituer à l’État, mais pour contribuer à faire face aux grands défis collectifs, en adoptant une approche systémique. Une discussion passionnante en tandem, suscitant de nombreux débats avec les membres du Think Tank, à forte résonance avec l’actualité.
Comment intégrer de manière structurelle les enjeux environnementaux dans les pratiques philanthropiques, indépendamment de la cause soutenue ?
S’il y a bien un secteur pluriel, c’est celui de la philanthropie. Les missions et combats sont aussi variés que les modalités d’actions. Pourtant, il y a une problématique universelle qui prédomine : l’empreinte environnemental qu’elle génère. Les actions philanthropiques doivent la prendre en compte et tenter de la réduire. Et celle-ci ne se limite pas aux organisations où la mission même est d’agir afin de protéger l’environnement.
Le Think Tank de la Philanthropie a reçu Guillaume Decitre, philanthrope au parcours étonnant, qui intègre la dimension de responsabilité environnementale dans son combat pour la culture.
Après un début de carrière dans le domaine des technologies d’innovation, c’est lors d’un demi-tour du monde à la voile qu’il prend conscience des enjeux environnementaux. Par la suite, en dirigeant les librairies Decitre, il engage plusieurs initiatives philanthropiques avec la volonté constante de promouvoir l’accès à la culture.
Un échange passionnant et inspirant, où Guillaume Decitre illustre diverses actions philanthropiques entreprises, avec l’association Lire et Sourire, ou encore avec la Coalition française des fondations pour le Climat.

